Journal de confinement, à la Kafka

Il était tard lorsque K. entendit le téléphone sonner. L’horloge à balancier venait de marquer dix heures. La télévision diffusait dans le vide un documentaire sur la pêche en haute mer. K. se hissa hors du canapé pour se rendre vers la table basse où reposait le combiné. Pendant ces deux semaines de confinement, il n’avait reçu aucun appel. Ce coup de fil n’en était que plus inquiétant encore. Avant de décrocher, il échangea un regard préoccupé avec son épouse, occupée à tisser un napperon à la table de la salle à manger.

— Allo?
— Suis-je en train de m’adresser à monsieur K.? fit à l’autre bout du fil une voix d’homme, jeune mais autoritaire.
— C’est moi-même.
— Bonsoir. Monsieur K., il faut disposer d’une autorisation pour s’éloigner de plus de 500 mètres du domicile. Sauf déplacement nécessaire, bien sûr. Vous ne l’ignorez pas, je suppose?

K. lança des yeux inquiets en direction de son épouse, qui lui répondit avec la même expression. Elle déposa son ouvrage sur la table.

— Je… À qui ai-je affaire?
— Il faut une autorisation, monsieur. Vos données de téléphonie mobile montrent que ce mardi, entre 18 h 30 et 21 h, vous vous êtes rendu au supermarché Aldi, 3 rue Saint-Martin, alors même que vous disposez de commerces plus proches. Un plus court chemin réduit considérablement les risques d’infection. Cela, vous ne l’ignorez pas non plus, n’est-ce pas?
— Monsieur, je ne sais pas à qui je parle en ce moment. Auriez-vous l’amabilité de me communiquer votre identité?
— Peu importe, monsieur K. Nous sommes affectés aux enquêtes et à la surveillance. Cela devrait vous suffire.
— À la surveillance? Mais pour le compte de qui? Comment avez-vous mis la main sur les données de mon mobile?
— Cela n’a aucune importance. Niez-vous les charges qui sont pressées contre vous?

Le visage de K. s’empourprait. Son épouse, qui suivait la conversation en roulant de grands yeux interrogatifs, fit mine de le rejoindre. Il l’arrêta d’un signe de la main avant de reprendre la conversation.

— Monsieur, j’ignore qui vous êtes et de quel droit vous me dérangez tard dans la soirée. Mais que cela soit dit, cette plaisanterie a assez duré!
— Je vous déconseille formellement de raccrocher, monsieur K.
— Qu’est-ce qui vous dit que je vais raccrocher?
— D’après nos informations, les personnes qui présentent un tempérament comme le vôtre sont promptes à de regrettables mouvements d’humeur.
— Quelles informations? Des informations sur moi-même, ou sur les gens affectés par ce tempérament supposément mien? Que veut dire ce charabia? Et comment osez-vous prétendre me connaître? Je vous avertis, monsieur, j’ai quelques relations, ça ne se passera pas comme ça.
— Vos relations nous sont connues. Elles ne vous seront d’aucune utilité.

À ces derniers mots de l’inconnu, la main de K. se mit à trembler. Il reposa avec force le combiné sur son socle. Pris d’une nausée subite, il s’appuya contre le mur. Son épouse vint à son secours, comme soudain libérée d’une force invisible qui la maintenait sur sa chaise. Elle agita la main en face du visage de son mari pour lui apporter de l’air. Après une longue minute, K. regagna ses esprits. D’un pas mal assuré, il vint s’assoir à la table où son épouse avait laissé son ébauche de napperon.

— Peux-tu imaginer pareille impudence! Ce n’est pas le gouvernement, ça, je peux te le dire.
— Sans doute des malfaiteurs qui tentent de flouer d’honnêtes citoyens en leur faisant peur, fit-elle.

Pendant un moment, l’explication suffit à réconforter K. Mais comment ces personnes pouvaient-elles disposer des données de son téléphone mobile? S’agissait-il d’un acte de piratage? Cela semblait peu probable, songeait-il, tandis que son épouse continuait de lui ventiler la face avec un vieux magazine. Et s’il ne s’agissait pas d’un piratage? Alors ce serait terrifiant, proprement terrifiant, devisait K. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Jamais il ne s’était montré coupable de la moindre incivilité, du moindre acte répréhensible. Certes, il y avait bien cette amende de stationnement, il y a cinq ou six ans. Une regrettable erreur, un moment d’égarement qui hantait encore ses nuits, tant il lui répugnait d’enfreindre la loi, même dans la plus modeste mesure. Et s’il avait réellement raccroché au nez d’un officier d’État? Épouvanté, il posa une main moite sur ses lèvres. Il demeura ainsi pétrifié pendant quelques longues secondes.

— Je dois les rappeler, je dois les rappeler immédiatement!
— Mais de qui parles-tu? s’exclama son épouse.
— Ceux qui m’ont appelé, cet homme, je veux dire, il me faut tout de suite m’excuser, les conséquences pourraient être terribles!
— C’est sans doute une arnaque, ne t’énerve pas.
— Une arnaque! Alors comment savent-ils exactement où je vais et à quelle quelle heure? Réfléchis!
— Calme-toi. As-tu le nom de ce monsieur, ou t’a-t-il indiqué pour qui il travaillait?
— Hélas non, trois fois hélas! Il me faut appeler la police.

À ce dernier mot, la voix de K. se décomposa. L’évocation même des forces de l’ordre, la perspective d’avoir à faire avec des agents, tout cela lui semblait au-dessus de ses moyens.

— Appeler la police? Ce serait un aveu de culpabilité. Tu n’as rien fait d’autre que de te rendre au supermarché, comme l’autorisent les règles de quarantaine. Il n’en est pas question.
— Alors la ville, je dois contacter la municipalité!
— Tu n’as rien à te reprocher, m’entends-tu? Tu n’as fait qu’effectuer quelques courses.
— Quelques courses dans un supermarché distant de près de trois kilomètres de notre logement, alors qu’il s’en trouve d’autres, plus proches! Quelle erreur, quel forfait!
— Mais les autres commerces n’avaient plus de papier toilette, tu le sais bien.
— Crois-tu qu’ils m’écouteront? Personne n’a plus de papier, le monde entier en manque.
— Si ces gens sont sérieux, tu leur diras que tu as essayé d’en trouver. Ils comprendront.

Le téléphone sonna à nouveau. K. fut saisi d’un spasme soudain et sa femme recula. Tous deux contemplaient avec terreur le vieux combiné en plastique jauni.

— Ce sont eux, ce sont eux! se mit-il à hurler. Son épouse l’agrippa par les épaules.
— Tant mieux! Tu voulais une occasion pour t’excuser, décroche!

K. compris tout à coup que sa femme avait raison. Il se rua sur le téléphone, manquant glisser sur le parquet.

— Allo?
— Bonsoir, monsieur K., je présume? La voix était différente, plus douce et conciliante.
— C’est moi-même. C’est moi-même, répéta-t-il comme pour s’assurer que son interlocuteur n’allait pas s’éclipser.
— Monsieur K, je vois dans mon rapport, tout juste mis à jour, que vous avez interrompu votre conversation avec l’un de nos agents.
— Et je désire m’en excuser, monsieur. Sincèrement, je vous présente mes plus plates excuses.
— Ce n’est pas grave, Monsieur K. Après tout, nous vivons tous des moments particuliers. Nombre de nos concitoyens ont les nerfs à vif. Nous ne saurions vous en vouloir.

À ces paroles conciliantes, K. sentit sa poitrine se libérer d’un poids. Il semblait que finalement il ait la chance de pouvoir se confier à une oreille compatissante.

— Monsieur K, je ne peux que constater votre incartade injustifiée dans un supermarché… ma foi fort distant de votre logement.
— Oh, j’aimerais tant m’en excuser. C’est que, comme beaucoup d’autres, j’imagine, j’avais besoin de papier toilette et je n’en trouvais plus dans mes commerces habituels.
— Effectivement, vous êtes nombreux dans cette situation. C’est d’ailleurs pourquoi nous ne pouvons pas fermer les yeux. Comprenez-moi, monsieur K., il importe peu au covid-19 que vous soyez en quête de papier toilette ou d’un produit de luxe dispensable. Le virus ne fait pas ce genre de distinction. Le danger auquel vous soumettez vos concitoyens n’est en rien amoindri. Mais je ne souhaite pas vous faire la morale. J’imagine que vous comprenez mon propos?
— Oui, oui, je comprends parfaitement.
— Je ne doute pas que nous saurons trouver un arrangement. Vous me semblez une personne raisonnable, bien plus que ne le suggère notre dossier, ajouta la voix douce et rassurante.

Ordinairement, K. aurait bondi à la seule mention d’un dossier le concernant. Mais le corps et l’esprit soulagé du poids écrasant de l’angoisse, il se sentait étrangement ému. La voix sécurisante de son interlocuteur lui inspirait de soudaines envies de confession. Il avait la gorge nouée, ébranlé par tant de compréhension.

— Je n’aurais jamais dû, je le sais, admit-il.
— Vous le savez maintenant. Mais sur le moment?
— J’avais besoin de papier toilette, comme je vous l’ai expliqué. Je me suis dit, allons, ce ne sont pas ces quelques kilomètres en plus qui feront une différence.
— Et donc vous étiez conscient d’enfreindre le règlement de quarantaine? continua la voix teintée de compassion, sur un ton légèrement plus pressant.
— Oui, je…

À ces derniers mots, la conversation s’interrompit. Un extrait de la petite musique de nuit prit le relais.

— Alors? s’enquit la femme de K, qui n’avait pu suivre l’entier de la discussion, bien qu’elle fût restée à ses côtés.
— Nous avons été coupés, une erreur sans doute. Mais c’est en train de s’arranger.
— Je suis rassurée, fit-elle, et elle passa une main affectueuse dans la chevelure de son époux.

La musique s’interrompit et K. entendit le cliquetis caractéristique des standards téléphoniques à la reprise d’un appel.

— Allo?
— Nous avons été coupés, fit K.
— Je ne crois pas, Monsieur K, répondit une autre voix. À vrai dire, elle ressemblait à celle du premier interlocuteur.

— C’est dommage. Me serait-il possible de terminer ma conversation avec mon correspondant précédent? Voyez-vous, je lui ai expliqué mon cas. Je pense que nous gagnerons du temps, plutôt que d’avoir à répéter le même discours.
— L’agent en avait fini avec vous. C’est pourquoi il vous a transféré.
— Comment cela, il en avait fini?
— Vous avez admis avoir agi en toute connaissance de cause, lorsque vous vous êtes rendu au supermarché Aldi, 3 rue Saint-Martin. Mon collègue avait donc terminé son investigation. Nous avons pu établir que votre acte était délibéré et prémédité. C’est très grave. Vous me comprenez?

Les doutes de K. se dissipaient. Il s’agissait bien de la même voix sèche et autoritaire, de la même personne avec laquelle il s’était entretenu au premier appel téléphonique. À nouveau, il se sentit défaillir.

— Bien sûr, nous ne pouvons pas prononcer de peine de détention tant que la quarantaine n’est pas terminée, continua la voix.

La détention! À ces mots, K. ne put réprimer une sorte d’exclamation plaintive. Son épouse, qui épiait la conversation derrière son épaule, laissa échapper un petit cri aigu.

— Les juges ne sont pas disponibles. Et puis, à vrai dire, nous essayons de ne pas remplir outre mesure des établissements pénitentiaires déjà fortement éprouvés par la pandémie, le manque de personnel, la violence et les décès de détenus âgés. Nous pourrons peut-être vous épargner une peine privative de liberté après la crise.
— Tout ce que vous voudrez, s’écria K, et il était vraiment prêt à tout pour s’ôter de la conscience l’aiguillon de terreur qui le taraudait.
— Eh bien, il faudra voir si nous pouvons échelonner le montant de l’amende…
— Je pense que nous n’en aurons pas besoin, s’exclama K. J’ai quelques économies.
— Laissez-moi contrôler…

K. entendait les clics de souris et le clavier de son interlocuteur.

— Un instant, monsieur K, que je jette un œil à vos avoirs…

Qu’on dispose aussi facilement des informations financières de K, voilà qui d’ordinaire aurait dû provoquer sa surprise et son indignation. Mais, empli du désir pressant d’en finir et d’échapper à la perspective de la prison, il attendait avec espoir le dénouement de la conversation.

— Ah… Monsieur K, je suis au regret de vous faire savoir que cela ne suffira pas.
— Il doit y avoir erreur. Voici plus de 30 ans que j’économise en vue de ma retraite, je suis certain que vous n’avez pas accès aux bonnes informations.
— Le montant de votre épargne correspond effectivement à quelques décennies de cotisations. Mais vous n’ignorez pas que le gouvernement a prononcé des mesures extrêmement dissuasives. Les montants des amendes ont été fixés en conséquence.
— Vous voulez dire que je n’ai pas assez d’argent? J’ai presque de quoi financer ma retraite, et ce ne serait pas suffisant?
— Je ne connais pas le montant final de votre amende, mais je puis d’ores et déjà vous dire que cela ne suffira pas, monsieur K.
— Vous allez me briser parce que je suis allé chercher du papier toilette trop loin de mon domicile? s’exclama K. d’une voix pitoyable. Vous allez me briser…
— Monsieur…
— … parce que j’ai marché jusqu’au supermarché Aldi, en respectant les distances avec les rares promeneurs croisés sur le chemin, vous allez…
— Monsieur! Cela suffit. Des gens sont morts à cause d’individus dans votre genre, et vous avez l’indécence de larmoyer pour des questions financières? Ceux qui sont décédés ne pourront jamais se repayer une vie. Estimez-vous heureux, monsieur K.

Face à la juste colère de son correspondant, K. déclara forfait. Il se laissa glisser contre le mur, le corps ramolli, et termina la course effondré à même le parquet. La voix continuait :

— Vos économies suffiront à vous acquitter d’une partie de l’amende, peut-être même la moitié, si vous avez de la chance.
— La moitié! hurla K., et le mot sembla déchirer l’air du salon, tandis que son épouse demeurait pétrifiée, toujours debout face à son mari prostré.
— Si nous vous épargnons la prison et que nous échelonnons votre dette, vous pourriez avoir payé la totalité en moins de 15 ans.

K. sanglotait, replié en position fœtale, le combiné collé à l’oreille.

— Nous vous ferons parvenir cette semaine le montant de la pénalité ainsi qu’un plan de financement. Étant donné le prix de votre loyer et la rareté des appartements disponibles dans votre municipalité, je vous conseille de vous lancer dès maintenant dans la recherche d’un logement meilleur marché pour la période de l’après-crise. Je vois que vous n’avez pas d’enfant ni d’animal de compagnie. Un studio pas trop onéreux devrait faire l’affaire.

K. avait sombré dans une sorte de torpeur. Son épouse…

Inachevé

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