Journal de confinement, à la Proust

Par la grâce moderne de l’esprit civique, car c’est ainsi qu’on exprime dans le siècle les sentiments chevaleresques d’autrefois, aurait précisé le directeur de conscience de tante Léonie, notre cher Abbé Abbon, nous restâmes confinés en nos intérieurs tandis que le monde alentour semblait se déliter, comme se désagrégeaient les nuages gris entraperçus par la fenêtre sous les rayons printaniers d’un Soleil renaissant. Les mains sur les accoudoirs sculptés de l’ottomane, je regardai la rue vide en contrebas. Dans le boudoir attenant, j’entendais le piano d’Apolline exhaler quelques notes éparses avant de se figer, embourbé dans l’ennui indicible d’un après-midi sans fin. Au dehors flottaient des miasmes de covid en aérosols, invisibles, menaces éthérées de minuscules assaillants qui, sans nul doute, venaient mourir par millions contre les vitres, salvatrices comme l’acier, rassurantes comme une muraille mais claires comme le jour. Quel privilège d’assister à la catastrophe, chaudement lové dans cet intérieur délicat, meublé de marqueteries Louis-Philippe pour transcender les temps viciés, garni de paravents et tables basses d’inspiration japonisante, comme l’eussent voulu les modistes de Paris, et qu’ainsi nous fussions partout et nulle part, à toutes les époques! Ainsi seulement éprouve-t-on, peut-être, quelques trop rares moments d’authentique félicité. Par quel mouvement de l’âme, aussi cruel qu’inavouable, distillons-nous cette joie douillette des mauvaises fortunes extérieures, déroulées dans un théâtre froid séparé de nos conforts moelleux, un univers à peine esquissé, un repoussoir réjouissant de nos agréments civilisés, en ce moment tout entier contenu dans le cadre de la fenêtre comme un tableau de maître terrifiant, distant et merveilleux dont on a la chance de parer son salon?

Dans sa livrée des jours mélancoliques, comme l’avait exigé Apolline, Mathurin fit une entrée victorieuse, les bras chargés d’un butin fabuleux et désespérément envié, la figure barrée d’un sourire triomphant tel qu’on ne lui en connaissait guère, tant d’ordinaire ses gestes et expressions se déployaient dans une mesure dominée par un tempérament saturnien que tante Léonie, le regard plissé et circonspect, qualifiait d'”air torve de huguenot”. Notre brave Mathurin serrait contre lui une douzaine de rouleaux de papier toilette! Sa formalité usuelle débordée par la joie et la fierté, il déposa à même le tapis en soie de Tabriz son précieux butin, fruit d’une épopée dangereuse dans la ville infectée, où cacochymes et phtisiques expectorent leurs exhalaisons funestes à chaque rayon de supermarché comme des spectres malfaisants.

Je me saisis d’un rouleau parfumé à la lavande, respirai un carré. 𝐸𝑡 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑑’𝑢𝑛 𝑐𝑜𝑢𝑝 𝑙𝑒 𝑠𝑜𝑢𝑣𝑒𝑛𝑖𝑟 𝑚’𝑒𝑠𝑡 𝑎𝑝𝑝𝑎𝑟𝑢. Cette odeur, c’était celle du petit morceau de PQ que le dimanche matin dans nos commodités (𝑝𝑎𝑟𝑐𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑐𝑒 𝑗𝑜𝑢𝑟-𝑙𝑎̀ 𝑗𝑒 𝑛𝑒 𝑠𝑜𝑟𝑡𝑎𝑖𝑠 𝑝𝑎𝑠 𝑎𝑣𝑎𝑛𝑡 𝑙’ℎ𝑒𝑢𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑚𝑒𝑠𝑠𝑒), 𝑞𝑢𝑎𝑛𝑑 𝑗’𝑎𝑙𝑙𝑎𝑖𝑠 𝑙𝑢𝑖 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑏𝑜𝑛𝑗𝑜𝑢𝑟 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑠𝑎 𝑐ℎ𝑎𝑚𝑏𝑟𝑒, 𝑚𝑎 𝑡𝑎𝑛𝑡𝑒 𝐿𝑒́𝑜𝑛𝑖𝑒 𝑚’𝑜𝑓𝑓𝑟𝑎𝑖𝑡 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑙’𝑎𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑡𝑟𝑒𝑚𝑝𝑒́ 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑠𝑜𝑛 𝑖𝑛𝑓𝑢𝑠𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑡ℎ𝑒́ 𝑜𝑢 𝑑𝑒 𝑡𝑖𝑙𝑙𝑒𝑢𝑙. La vue de ce petit carré de papier ne m’avait rien rappelé avant que je ne l’eusse respiré. 𝑀𝑎𝑖𝑠, 𝑞𝑢𝑎𝑛𝑑 𝑑’𝑢𝑛 𝑝𝑎𝑠𝑠𝑒́ 𝑎𝑛𝑐𝑖𝑒𝑛 𝑟𝑖𝑒𝑛 𝑛𝑒 𝑠𝑢𝑏𝑠𝑖𝑠𝑡𝑒, 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑙𝑎 𝑚𝑜𝑟𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑒̂𝑡𝑟𝑒𝑠, 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑙𝑎 𝑑𝑒𝑠𝑡𝑟𝑢𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒𝑠 𝑐ℎ𝑜𝑠𝑒𝑠, 𝑠𝑒𝑢𝑙𝑒𝑠, 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑓𝑟𝑒̂𝑙𝑒𝑠 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑣𝑖𝑣𝑎𝑐𝑒𝑠, 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑖𝑚𝑚𝑎𝑡𝑒́𝑟𝑖𝑒𝑙𝑙𝑒𝑠, 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑝𝑒𝑟𝑠𝑖𝑠𝑡𝑎𝑛𝑡𝑒𝑠, 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑓𝑖𝑑𝑒̀𝑙𝑒𝑠, 𝑙’𝑜𝑑𝑒𝑢𝑟 𝑒𝑡 𝑙𝑎 𝑠𝑎𝑣𝑒𝑢𝑟 𝑟𝑒𝑠𝑡𝑒𝑛𝑡 𝑒𝑛𝑐𝑜𝑟𝑒 𝑙𝑜𝑛𝑔𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠, 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑎̂𝑚𝑒𝑠, 𝑎̀ 𝑠𝑒 𝑟𝑎𝑝𝑝𝑒𝑙𝑒𝑟, 𝑎̀ 𝑎𝑡𝑡𝑒𝑛𝑑𝑟𝑒, 𝑎̀ 𝑒𝑠𝑝𝑒́𝑟𝑒𝑟, 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑎 𝑟𝑢𝑖𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑙𝑒 𝑟𝑒𝑠𝑡𝑒, 𝑎̀ 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒𝑟 𝑠𝑎𝑛𝑠 𝑓𝑙𝑒́𝑐ℎ𝑖𝑟, 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑒𝑢𝑟 𝑔𝑜𝑢𝑡𝑡𝑒𝑙𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑝𝑟𝑒𝑠𝑞𝑢𝑒 𝑖𝑚𝑝𝑎𝑙𝑝𝑎𝑏𝑙𝑒, 𝑙’𝑒́𝑑𝑖𝑓𝑖𝑐𝑒 𝑖𝑚𝑚𝑒𝑛𝑠𝑒 𝑑𝑢 𝑠𝑜𝑢𝑣𝑒𝑛𝑖𝑟.

Italiques: passages authentiques

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