L’inventaire des expressions niaises

« C’est trop bon / cool / génial / etc. » Dénote une psychologie infantile où il n’y a jamais assez de ce qu’on aime. Contrevient à la logique la plus élémentaire : trop, c’est quand il en faudrait moins pour que ça soit bien. Ex. « Je reviens de vacances à Ibiza, c’était trop beau, et pis on a mangé des tapas, c’était trop bon. »

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« Les vraies gens » Terme par lequel aime à se désigner elle-même une partie de la population qui se pense majoritaire. Indéfinissables, les vraies gens se reconnaissent souvent à leur goût pour l’apéro et leur détestation d’un travail néanmoins accompli avec fierté et sens du devoir. Logiquement, l’expression impliquerait qu’il existe également de fausses gens. Ex. « Nous les vraies gens, on en a marre de tous ces (au choix) : profiteurs / drogués / instituteurs / immigrants / journalistes / prétentieux / politiciens / hippies / banquiers / Suisses-Allemands / Parisiens / bouseux… »

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« C’est que du bonheur » Expression popularisée lors d’un reality show du début des années 2000. Par caméra interposée, les candidats éliminés d’un huis clos s’adressaient en ces termes aux futurs sortants : « tu verras, dehors c’est que du bonheur ». Pour de nombreux participants, la suite démontra que la formule était creuse.

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« La nana » S’accompagne fréquemment du qualificatif de « rigolote ». Souvent autoproclamée, la nana revendique une simplicité joyeuse mais aspire à la sophistication. Avec ses copines, elle aime boire du vin dans des verres à pied surdimensionnés et cancaner sur un ton spirituel et impertinent, inspiré de ses sitcoms favorites. Un brin rebelle mais conformiste, la nana assume l’essentiel des tâches ménagères, à la satisfaction de « son homme ». Ex. « Une soirée entre nanas », « des histoires de nanas ».

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« Le juste milieu » Étrange posture épistémologique, selon lequel la vérité se trouve nécessairement à plus ou moins égale distance de deux opinions diamétralement opposées. Permet de revendiquer une forme de sagesse empreinte de bon sens et de pondération, sans trop se creuser la tête. Ex. « Les extrêmes c’est pas bon, y-a-qu’à voir Staline et Hitler. Moi, je suis pour le juste milieu. »

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« Tomber la chemise » La confusion entre transitif et intransitif marque l’origine populaire de l’expression, qu’une chanson des années 90 a contribué à disséminer depuis son foyer méridional. Justifie les pulsions crâneuses du mâle alpha, qui se sent autorisé à exhiber sa toison abdominale. S’accompagne souvent de farandoles chaotiques et d’un taux élevé d’alcoolémie. Ex. « Avec Frank et Jean-Pierre, on a tombé la chemise au mariage d’Anne-Cécile. »

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« C’est pas naturel » Sert à condamner toutes choses que l’on s’imagine absentes du quotidien de nos ancêtres cavernicoles, et donc dangereuses : les vaccins, l’homosexualité, les mini-jupes, les kilts, le gruyère, les vegans, les jeux vidéo, snapchat, le cancer, le dentifrice… Ex. « Le gluten c’est pas naturel, dans le temps on n’en mangeait pas. »

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« La main sur le cœur » Se dit des pauvres. Repose sur une croyance inconsciente dans une forme de justice cosmique, grâce à laquelle une plus haute moralité compense nécessairement le manque de richesse matérielle. Aujourd’hui, s’utilise plus spécifiquement pour qualifier les habitants de l’Afrique et du subcontinent indien. Ex. « Nous, on a oublié l’essentiel. Les petits africains, eux, ils meurent peut-être de faim mais ils ont la main sur le cœur. »

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« D’exception » Qualificatif censé inspirer la notion de très haut-de-gamme. Souvent prononcé en appuyant lentement sur chaque syllabe. Le promoteur immobilier vendra « une demeure d’exception sur les rives du Léman », tandis que le critique gastronomique vantera les mérites « d’un établissement d’exception, où la maîtrise des cuissons les plus difficiles n’effraie pas la talentueuse équipe aux fourneaux ». Ne saurait être substitué par un vulgaire « exceptionnel ».

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