Réjean Ducharme s’est avalé la dévalée. Et ça se passe.

Réjean Ducharme est mort. Celui qui m’avait un peu sauvé de l’Amérique, la première fois que j’y ai vécu, ne sera plus là pour me tendre la main maintenant que j’y suis à nouveau. Bien sûr ce sont ses livres qui m’ont un peu sauvé, pas lui. Depuis 2003 que j’attends un nouveau roman, mais rien. Et maintenant il est mort.

On ne le connait pas très bien hors du Québec. Il a fait sa petite sensation parisienne en 1966, première oeuvre publiée dans la collection blanche de tonton Gallimard, 24 ans, sélectionné au prix Goncourt. A Montréal on n’a pas oublié. Dieu sait si là-bas on en produit pas tant, des écrivains qui réussissent en France. Mais à Paris on a vite tourné la page, il y a de la foule au portillon, une rentrée littéraire par année, faut que ça circule.

Sa prose est « faite de jeux de mots et de calembours », c’est comme ça qu’on décrit son travail dans les articles généralistes ou les plaquettes de Gallimard. Evidemment ce n’est pas très engageant, ça sonne un peu bas de gamme. Donc Gallimard essaie de rectifier le tir dans son communiqué de presse, celui qu’ils ont envoyé à sa mort. « Humour tout en finesse », qu’ils disent, histoire que vous compreniez bien que ce n’est pas qu’une histoire de calembours, qu’il y a de la valeur ajoutée là derrière. Et il y en a.

Ducharme, c’est de l’expérimental rustique, à 1000 lieues des urbanités policées du nouveau roman, celui qui était justement à la mode en 1966. C’est singulier comme de l’Art brut, hors piste, rempli de désespoirs, de tendresses, de rires et de colères adolescents. A travers d’inoubliables personnages de fillettes rebelles ou de glandeurs magnifiques, il raconte une enfance perdue qui dure éternellement.

Ses romans sont d’autant plus québécois qu’ils n’en portent pas le projet. Ducharme ne cherche pas à donner au joual et à la culture populaire ses lettres de noblesse. Il écrit le français en québécois parce qu’il est né là-bas, c’est tout. Et moi qui ai toujours jalousé les anglophones, la liberté de leur langue qu’on parle partout un peu différemment, tandis que le français est centralisé, politisé et régenté par des schnoks qui lancent des décrets sur le bien parler, comme si ma langue, en fait, leur appartenait à eux, qu’ils daignaient bien m’en accorder l’usage, mais contre bons soins. Ducharme m’a montré qu’il était possible d’écrire le français dans lequel on a grandi sans pour autant brosser des tableaux de province à la gloire des petites gens, sans que ça ne sente le régionalisme à plein nez.

C’était l’hiver 2003-2003 à l’Université du Michigan. Je me sentais prisonnier du Midwest, de ce monde en station de correspondance entre les deux côtes des Etats-Unis – aujourd’hui encore, je ne comprends toujours pas que l’on puisse naître, vivre et mourrir dans ce gigantesque shopping mall où tout le monde se joue la comédie des bonnes intentions. Il n’y fait pas seulement froid, il y fait vide. Travail, famille, religion et échanges affables avec le voisin Rob, Mitch ou Bob, quand il taille sa bordure le samedi matin, et toutes les haies sont à la même hauteur sur des kilomètres de banlieues qu’on trouve charming et so well taken care of. Pas ma tasse. Comme il y avait le Canada pas loin, je me suis dit qu’ils devaient aussi écrire des romans, là bas. C’est comme ça que j’ai trouvé Réjean Ducharme et je vous le jure, il m’a aidé à ne pas désespérer d’un continent entier. Si vous n’avez pas vécu au Midwest, vous ne pouvez pas comprendre. Mais vous pouvez lire Ducharme, c’est bien mieux.

L’Avalée des avalés, premier roman de Réjean Ducharme, livre audio lu par Pascale Bussières pour Radio Canada.

Partager
Share on Facebook0Tweet about this on Twitter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *