Le type qui détestait les universitaires

« On a pas besoin des gens des universités. » Je n’ai rien demandé au type qui me lance ça à la volée sur le ferry, depuis le banc d’à côté. Il a fixé sur moi ses gros yeux fâchés sans raison, Samira et moi ne parlions pas science ou politique de la recherche. Il a dû nous flairer. Et donc il me regarde avec insistance, je vois bien qu’il est sur le point de lâcher quelque chose. Je tente d’éviter le contact visuel mais il est trop tard, et il me le jette comme ça, sans préambule: « On a pas besoin des gens des universités. »

J’attire les cas sociaux. Parfois ils veulent me mordre, parfois se confier à moi, souvent les deux. J’ignore pourquoi. Il y a 100 personnes dans la pièce, un seul cas social, et il est pour moi.

Celui-ci déteste les étudiants, les professeurs, les médecins et tous ceux qui sont liés de près ou de loin aux universités. C’est sa pierre angulaire à lui. Ces gens ne sont pas de « vrais bostoniens » comme il aime à le répéter, et comme pour démentir ce que chacun sait de Boston, qu’elle est une ville puritaine et sans plaisir, que le climat y est détestable, et qu’elle n’a pour elle que ses universités. Je suppose que partout l’industrie dominante crée des frustrations chez ceux qui n’en sont pas. A Boston, c’est l’enseignement et la recherche scientifique qui sont au centre de tout, et lui il se traîne dans la marge.

« Ce n’est pas ça Boston. Nous les vrais bostoniens nous faisons des choses, je veux dire de vraies choses, et ces gens là ne font rien, ne servent à rien. »

Je lui demande ce qu’il entend par « vraies choses » – des routes, des maisons, des trucs en dur?

« Oui, tout ça, des vraies choses quoi. Nous on construit des maisons, et les étudiants viennent ici. Pas des jeunes de Boston, des gens d’ailleurs. Et ils habitent les maisons que nous construisons, et ils ne font rien du tout pendant quatre ou cinq ans. »

Tout de même, je lui réponds, il y en a bien quelques-un qui bossent un peu, qui font quelque chose d’utile?

« Non, ils ne servent à rien. » Là-dessus il durcit un peu le ton et écarquille les yeux. Il me fait son air sans appel.

Samira rétorque qu’il sera bien content de disposer du savoir faire des médecins quand il sera malade. Il a une réponse toute faite.

« Vous savez comment Mass General (le Massachusetts General Hospital) a commencé? Comme un théâtre! Les gens payaient pour venir voir des opérations chirurgicales, voilà comment ça a commencé. »

Et donc? Nous attendons sa conclusion, mais il est déjà content de lui. Il savoure son effet, sauf que de l’effet, ça ne nous en fait pas trop. A ce moment, je me rends compte qu’il ne nous regarde pas, que nous ne sommes qu’un déversoir, et il nous envisage d’un air satisfait sans remarquer notre perplexité. Certes, lui demande Samira, c’est comme cela que la médecine s’enseignait il y a un siècle et demi, mais en quoi cela appuie-t-il son argument?

« Ce ne sont pas de vieilles histoires. C’est l’Histoire, et c’est important. »

Samira coupe ce semblant de conversation et se tourne vers son téléphone portable. Moi, je sens qu’il m’a dans le collimateur, autant faire avec. J’insiste. En quoi le fait que cet hôpital ait été « un théâtre » en fait-il quelque chose d’inutile?

« Bell, il a inventé le téléphone. Pas une petite invention, quelque chose d’utile, le téléphone! Et il n’est pas allé à l’université. »

C’est son argument favori. A chaque fois qu’il perdra le fil embrouillé de ses idées, il me ressortira Bell et son téléphone. Oui mais Mass General, l’hôpital, son inutilité? Je tente en vain de le ramener à ses propos précédents.

« Et il n’y a pas que Bell. Abraham Lincoln, le plus grand de nos présidents, lui non plus n’est jamais allé à l’université. Vous connaissez Lincoln, hein? »

La liste continue pendant une bonne minute. Je ne m’en souviens plus, mais il en a en mémoire un nombre impressionnant de noms, des grands hommes qui n’ont pas mis mis les pieds à l’université, insiste-t-il.

« Et tous ces gens des universités, ils pensent qu’ils valent plus d’argent que nous. »

Je ne réplique pas. Les inégalités sont terribles aux Etats-Unis, et de toute évidence ce type ne fait pas partie des bien lotis. Obèse, comme de nombreux américains pauvres, et très en colère. A l’heure de Donald Trump, son aigreur a quelque chose d’intéressant. Je lui demande pourquoi il les abhorre à ce point, ces gens des universités.

« Ce n’est pas que nous les détestons. Nous n’avons pas besoin d’eux. »

Ce n’est pas la première fois qu’il dit « nous ». Je lui demande qui ils sont, à quel groupe il fait référence. Il me regarde comme si j’étais un ahuri.

« Nous les bostoniens! Nous qui faisons de vraies choses quand eux ne font rien. Et ils croient qu’ils valent mieux que nous! »

Tout de même, je lui fais. Les bostoniens ne sont pas tous de son avis.

« C’est ce que je dis! Il y a nous, le peuple de Boston, et puis il y a ceux qui ne pensent pas comme nous, parce qu’ils ne sont pas de vrais bostoniens, parce qu’ils sont venus ici pour les universités. Nous, on fait des choses. »

Retour à l’argument de départ. Les vraies gens qui font des choses contre ceux qui ne font rien.

« Vous connaissez l’histoire des trois petits cochons, vous connaissez hein? Le premier construit sa maison en paille, le second avec des brindilles et le dernier avec des briques. Et tous les porcelets finissent dans la maison en briques. C’est la même chose à Boston, ils viennent chez nous de partout, à cause de nos maisons en briques. »

Il parle tout le temps, je ne fais ici que souligner les points saillants. Il jacasse sur Angela Merkel, tellement plus maline qu’Obama, qui n’était certes pas très futé, sur les voitures allemandes qui sont excellentes, mais pas autant que les américaines de la grande époque, parce que Porsche a piqué des brevets à General Motors, sur le socialisme qui ne peut pas marcher, sur Volkswagen qui fait d’excellentes carosseries mais de mauvais moteurs, parce qu’ils visent une clientèle féminine… Mais d’une manière ou d’une autre, il en revient toujours aux inutiles universitaires et à Bell, qui a inventé le téléphone sans être jamais passé dans un auditoire.

Je suis un peu saturé, mais impossible de l’arrêter ni de me soustraire à son attention. Je tente de regarder ailleurs, de m’avachir sur mon siège, dans la position de celui qui va peut-être piquer un petit somme. Rien n’y fait. Il mouline, il m’interpelle, il remouline et hausse la voix s’il sent mon attention défaillir.

« A Boston, on a des bibliothèques publiques pour lutter contre l’illétrisme. Alors les gens peuvent y aller et s’instruire eux-même. On a pas besoin de plus. »

Je lui réponds sans conviction, pour passer le temps et par dépit. Et donc je réplique que quand même, on apprend pas la médecine en autodidacte. C’est juste pour marquer un temps dans cette conversation à sens unique.

« On a pas besoin de médecin. »

Je suppose qu’il n’a pas d’assurance maladie. Je lui pose la question.

« Une assurance maladie? Je ne sais pas… Je ne pense pas. Nous, on ne va pas chez le docteur, on ne peut pas se le permettre. Et c’est parce que ces gens demandent bien trop d’argent. Ils pensent qu’ils peuvent nous demander autant parce qu’ils sont éduqués, comme ils disent, parce qu’ils valent mieux que nous. Et nous on ne peut pas se le permettre mais je vous le dis, ce n’est pas un problème parce que ces gens ne valent rien, ils ne servent à rien. »

Je lui dis « vous avez de fortes convictions » et lui, flatté, opine du chef. C’est une des rares fois où il m’écoute vraiment. Mais y réfléchissant bien, n’arrive-t-il pas à trouver au moins une chose utile dans ce que font les « gens des universités »? Je ne doute plus de sa réponse, mais je le relance pour éviter qu’il ne revienne sur l’Allemagne, le plan Marshall, la Suède et Volvo.

« Rien du tout, je vous l’ai dit 200 fois, ils ne servent à rien. Quand je vois des familles autour de moi, ils sont tout fiers parce que leur enfant va à l’université, le premier de la famille, qu’ils disent. Et ils sont fiers! Avoir des dettes pour acheter de l’immobilier je comprends, ce sont de vraies choses. Mais pour son éducation? C’est un non sens! »

Je lui fait remarquer que s’ils paient eux-même leur études, et s’il n’est pas intéressé par leurs coûteux services, alors cela ne devrait pas lui poser de problème. Pourquoi ces gens le démangent-il autant?

« Parce qu’ils ne font rien. Si on veut une société égalitaire, on n’envoie personne à l’université. Comme ça, tout le monde aura le même niveau d’éducation »

Le ferry salue d’un coup de corne cette saillie révolutionnaire. Nous débarquons. Je le reverrai un peu plus tard dans un parc, au barbecue d’une association caritative. Des éclopés, des boîteux, des gens sans dents, des toxicos à la voix aigrelette – un échantillon de la misère américaine s’est donné rendez-vous dans la baie de Boston. Un type couvert de tatouages console un femme en larmes, des rires émaillés de toux grasse fusent ça et là, on boit quelques bières et on fume des Camel sous le nez des rangers, malgré l’interdiction. Même là, partout où notre bonhomme s’assoit, les gens désertent discrètement la table comme s’ils avaient quelque chose à faire. « Nous les bostoniens », qu’il disait, mais il est tout seul.

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