Florides

Dans un dédale de sable et de mangroves, on s’attarde sur la rive. Quelques aigrettes enjambent les racines, leurs longues pattes sondent prudemment les eaux putrides. Samira songe à Huckleberry Fin. Elle imagine suivre le courant sur son radeau, surmonté d’une maison de paille. On se laisserait voguer vers un ailleurs, vers un meilleur, et dans notre sillage traînerait une ligne qui chaque soir accrocherait quelques poissons à griller. On s’abandonne quelques minutes à ce rêve d’enfant. Et puis je gâche tout. J’imagine l’ennui dans la pestilence des marais, les longues heures à regarder défiler la côte sans relief, les nuées d’insectes piqueurs, le manque d’air et la lumière qui filtre à peine dans la cabane, à travers les fêtus tressés. Triste conscience de grande personne. C’est quand on apprend la valeur des jours qu’on se prépare à les perdre tous.

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Sur des hectares de marais asséchés, on a coulé des tonnes de bitume et sur le bitume, des tonnes de béton en forme de banlieues infinies. Il n’y a pas de rues, seulement des routes; on ne déambule pas, on roule. Dans leur cocon motorisé, des milliers de petites vies repliées sur elles-mêmes, qui se rendent d’un lieu climatisé à un autre pendant que l’air alentour vibrillone de chaleur et d’humidité. Recluses dans leur fraîcheur artificielle, ces existences n’en croiseront pas d’autres. Ici, il n’y a rien qui puisse arriver, presque nulle part où puisse éclore et prospérer la civilisation. Ces routes comme les artères d’une tumeur urbaine, où chaque cellule en mouvement répond à son propre programme.

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Il n’y a presque rien de vrai. Fausse architecture coloniale hispanique, tikis polynésiens aux devantures des hôtels, colonnes romaines aux porches des manoirs de banlieue. A Naples – prononcer « naipeulse » – la façade des immeubles en front de mer singe l’Italie du Sud, mais les décorations florales et les ravalements terre de Sienne ne font qu’épaissir un peu plus ces cages de ciment trappues. La Floride est l’Empire du faux. Plantés un peu partout, dans les parkings et entre les voies de circulation, les cocotiers importés servent la mise en scène d’un paradis tropical auquel personne ne participe vraiment. C’est un rêve de promoteurs immobiliers, et c’est le monde de simulacre choisi pour y construire Disneyworld. Je me demande encore s’il y a là derrière plus qu’une simple ironie.

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