Journal de Confinement, à la Céline

Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien pris au sérieux. Au pire, le virus allait nettoyer les bas-fonds, débarrasser la pestilence, que je me disais. Notre pestilence, je précise, surtout celle des vieux qui sentent déjà avant de mourir. Quand ils crachotent du covid, ça fait comme des glouglous au fond de leur poitrine angoissée. Ils serrent leur couverture avec leurs longues mains pleines de veines et d’os, comme pour mieux se rattraper. Faudrait des ventilateurs, mais il n’y en a plus, circulez, crevez. Ah! Il peut se passer des jours avant qu’ils lâchent un dernier soupir roteux. Tout le monde s’en fout. “C’est bon pour la planète, il faut bien que ça commence par quelqu’un”, qu’on entend penser les autres. C’est pas tout faux. Et puis nous, les autres justement, on s’est rappelé à notre lâcheté. Il n’y a pas que les vieux, qu’ils disent à la radio. Et même s’il n’y a presque qu’eux, ce petit doute, ça suffit déjà à remuer le trouillomètre. On ne sait jamais. C’est vicieux, tout ça, c’est exponentiel! Ca ne se voit pas, c’est partout, c’est invisible! Alors on s’invente des excuses pour ne pas se dédire, “C’est pas pour ça qu’on rentre à la niche, hein, nous on s’en tirerait de toutes façons, c’est pour eux, pour nos chers ancêtres”. Ca vaut toujours mieux que d’avouer. Et puis on se met en route, bien alignés par rangs de deux, ein, zwei! tous au panier comme des loulous. Et que ça branle de la queue, le gouvernement a fait réserve de pâtée. Il y en aura pour tout le monde, à défaut de papier chiotte, c’est bombance, c’est Byzance!

Ils sont tous dans leur petit pavillon. Il y a celui qui n’ose plus sortir tailler ses rosiers. Ceux qui tournent en rond reliés à leurs séries télé, comme ceux qui crèvent à leur ventilateur. Au fond, c’est de l’air qu’il nous faut. Ils sont des dizaines à regarder la rue par la fenêtre du living. Quand je suis en promenade, leurs têtes de chiens battus n’en manquent pas une miette. Je suis le clou de leur après-midi! Moi, ça me fait un peu chose, de les voir à travers les vitres sales, tous ces yeux d’épagneuls, pendant que je fais pisser le mien. Donc je ne sors plus. Ils n’auront qu’à se trouver autre chose, en attendant la mort.

Au fond, rien n’a vraiment changé. Manger, forniquer, dormir, évacuer les restes, on continue avec ses petites fonctions vitales. Tant qu’elles ne nous trahissent pas, autant persévérer avec ce qu’on fait de mieux. On regarde la vie passer derrière des vitres. Une fenêtre, une télé, pareil. Ca ne change rien, ou si peu. De toutes manières, les printemps, on les rate presque tous, au bureau, sur l’autoroute, à torcher des gosses ou ses vieux parents virés gâteux. J’aurais pu les vivre dans une cave, mes printemps, ç’aurait été pareil. Mais qu’on ne vienne pas nous dire “celui-là, tu ne l’auras pas”. Les primevères, tu leur marchais dessus, maintenant tu voudrais les embrasser! On est fait de ce bois-là. Bêtes, si bêtes que je ne pleurerai pas sur nous, si j’ai le malheur d’être le dernier.

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